Y'a un an, quand tu parlais d'IA générative à un souper de famille, tu te faisais regarder comme si tu parlais de physique quantique. En mars 2026? La moitié du Québec l'utilise. Littéralement. Et ce qui se passe en ce moment dans l'écosystème québécois de l'IA, c'est à la fois excitant et un peu inquiétant.
52% des Québécois sont embarqués (pis ça accélère)
L'Académie de la transformation numérique de l'Université Laval vient de sortir son enquête NETendances, et les chiffres sont frappants. 52% des internautes québécois ont déjà utilisé un outil d'IA générative. C'est une hausse de 19 points en un seul an. On est passé de la curiosité à l'habitude.
Et c'est pas juste du monde qui essaie une fois pour voir. Selon Isarta, 54% des utilisateurs y reviennent chaque semaine, comparé à 38% l'année d'avant. ChatGPT domine avec 84% des usagers, suivi de Copilot de Microsoft à 29% et Gemini de Google à 22%. Presque la moitié des utilisateurs (48%) n'utilisent que ChatGPT, exclusivement.
Le truc qui a le plus bougé? Le milieu étudiant. 74% des internautes aux études utilisent l'IA générative dans leurs travaux scolaires, contre 46% il y a un an. C'est une hausse de 28 points. Les cégeps et universités n'ont même pas eu le temps de finir d'écrire leurs politiques d'encadrement que les trois quarts de leurs étudiants l'utilisent déjà.
Côté travail, 46% des utilisateurs s'en servent au bureau (contre 41% l'an dernier). Mais voici le chiffre qui devrait faire réfléchir les employeurs : 32% des travailleurs ne savent même pas si leur employeur a une position sur l'IA. Et 21% disent que leur employeur n'a tout simplement pas de position officielle. Traduction : un paquet de monde utilise l'IA au travail dans un vide total d'encadrement.
Les 5 chiffres à retenir
52% des Québécois utilisent l'IA générative (+19 pts en 1 an) — 84% d'entre eux utilisent ChatGPT — 74% des étudiants l'utilisent dans leurs travaux — 46% l'utilisent au travail — 32% des travailleurs ignorent la position de leur employeur sur le sujet.
36 millions pour Mila, pis Yann LeCun qui débarque
Côté investissements, le gouvernement du Québec a annoncé fin février un appui de 36 millions de dollars à Mila, l'Institut québécois d'intelligence artificielle fondé par Yoshua Bengio. Selon l'UdeM, l'argent sert à consolider ce que Mila fait déjà bien — attirer et former des talents, renforcer les partenariats universitaires, et accompagner les entreprises québécoises dans l'adoption de l'IA.
Selon La Presse, le ministre Boulet a présenté ça comme un investissement « stratégique » face à une compétition internationale qu'il a qualifiée de « féroce ». Et il a raison — le Québec est un leader mondial en recherche IA, mais la course pour garder cette position s'intensifie chaque mois.
Parlant de calibre mondial, y'a aussi Yann LeCun qui a fait les manchettes. L'ex-patron de l'IA chez Meta — un des trois « parrains » de l'intelligence artificielle avec Bengio et Hinton — a officialisé la création de son entreprise, AMI Labs, avec des bureaux à Paris, New York, Singapour et... Montréal. Quand un des cerveaux les plus influents de la planète en IA choisit Montréal pour installer une de ses quatre bases, c'est pas juste flatteur. C'est un signal que notre écosystème est pris au sérieux à l'international.
Le gouvernement québécois se met à l'IA (pour vrai)
Le 2 mars, le ministère de la Cybersécurité et du Numérique a publié le tout premier Portrait des utilisations de l'IA dans l'administration publique. Le chiffre marquant : les initiatives en IA au sein du gouvernement ont augmenté de plus de 50% entre 2024 et 2025. Et 61 de ces initiatives touchent directement les services offerts à la population.
C'est un gros changement de ton. Pendant des années, le réflexe du gouvernement, c'était la prudence (lire : l'immobilisme). Le ministère avait même suspendu l'utilisation de l'IA générative pendant un bout. Mais depuis décembre 2025, selon l'analyse du SPGQ, le cadre a été revu — la suspension est levée et un encadrement plus structuré est en place.
Le hic? Selon le sondage du SPGQ, plusieurs fonctionnaires utilisaient déjà l'IA de leur propre initiative, sans attendre la permission. Et beaucoup s'inquiétaient de la confidentialité des données et du manque de formation. Le cadre officiel arrive, mais il arrive après le fait pour pas mal de monde.
Un faux GND pour 15 piastres : les deepfakes arrivent en politique
Et maintenant, le sujet qui fait un peu peur. La Presse a réalisé une démonstration marquée cette semaine en créant un hypertrucage vidéo de Gabriel Nadeau-Dubois pour 15$. Avec son consentement, bien sûr — mais le message est clair : n'importe qui avec un outil d'IA et le budget d'un café latté peut créer une fausse vidéo d'un politicien québécois qui a l'air parfaitement réelle.
Quatre experts québécois — Marc-Antoine Dilhac, Catherine Régis, Christian Gagné et Sophie Fallaha — ont rédigé un code de bonne conduite pour les partis politiques en matière d'IA. La CAQ et QS l'ont signé. Mais le PLQ hésite, le PQ pose des conditions, et le PCQ n'a tout simplement pas répondu.
La situation a bougé lundi : Gabriel Nadeau-Dubois a présenté une motion à l'Assemblée nationale demandant aux partis d'adhérer au code « sans délai ». La motion a été adoptée avec l'appui de la CAQ, du PLQ et du PQ. C'est un pas. Mais comme le dit Catherine Régis, professeure à l'UdeM : « Il faut se mettre en action, car on va tous avoir peur. »
Avec des élections qui s'en viennent, la question n'est pas si les deepfakes seront utilisés en politique québécoise. C'est quand. Et à 15$ le clip, la barrière à l'entrée est pas mal basse.
L'IA au travail : entre permission et surveillance
Un autre dossier à surveiller : la Commission d'accès à l'information (CAI) sonne l'alarme sur l'utilisation de l'IA pour surveiller les employés. Géolocalisation en temps réel, logiciels qui trackent l'activité à l'écran, reconnaissance faciale — les outils existent et sont déployés dans un nombre croissant d'entreprises au Québec.
Avec la Loi 25 en vigueur, les employeurs doivent réaliser une évaluation des facteurs relatifs à la vie privée avant de déployer ce genre de système. La CAI recommande d'aller encore plus loin avec des analyses d'impact algorithmique spécifiques. Son rapport quinquennal prévu cette année devrait contenir des recommandations formelles au législateur.
La tension est réelle : d'un côté, les entreprises veulent utiliser l'IA pour améliorer la productivité. De l'autre, les employés ont des droits fondamentaux à la vie privée. La ligne entre « optimisation » et « surveillance » est mince, et le Québec est en train de la définir.
Le paradoxe québécois
On est dans une situation un peu bizarre au Québec. D'un côté, on est un leader mondial en recherche IA. On a Mila, IVADO, deux des trois parrains de l'IA générative, un écosystème universitaire de calibre planétaire, et maintenant Yann LeCun qui ouvre boutique chez nous. Le gouvernement investit des dizaines de millions.
De l'autre côté? Seulement 12,7% des entreprises québécoises utilisent l'IA en production. La construction est à 2,3%. Le transport à 2,9%. On invente la technologie ici, pis on la laisse aux autres pour l'utiliser.
Radio-Canada posait la question la semaine passée : au Canada, la course à l'IA se joue dans l'adoption, pas dans les milliards. Microsoft, Meta, Alphabet et Amazon prévoient d'investir 625 milliards US en IA en 2026. Nous, on a les cerveaux. Ce qui nous manque, c'est la capacité d'intégrer tout ça dans nos PME. Et le temps presse.
Le gouverneur de la Banque du Canada Tiff Macklem l'a dit le mois dernier : l'économie canadienne entre dans une période de changements structurels, et l'IA en fait partie. La bonne nouvelle, c'est qu'on part pas de zéro — notre écosystème est parmi les meilleurs au monde. La moins bonne, c'est que la fenêtre pour transformer cette avance en résultats économiques concrets est en train de rétrécir.
52% du monde utilise déjà l'IA dans sa vie personnelle. La question maintenant : quand est-ce que nos entreprises vont rattraper nos citoyens?